04 juillet 2008

Birthday Party

21 mai 2008

Demain, en septembre (2)

Demain nous a filé entre les doigts. Je ne me croyais pas apte au bonheur et encore moins à le perdre. Un manque évident de savoir vivre, peut-être, quelque chose de l’ordre du foutage de gueule. On en vient souvent à pleurer son orgueil comme on finit par s’enorgueillir de nos peines, parfois avec talent. Je trahirais ici l’orgueil de ces heures prodiguées avec toi, ce second degré de rigueur, ce détachement hiératique qui nous allait si bien au teint, si nous n'avions pas déjà ri de tout cela ensemble. Rien n’est grave et rien n’a d’importance, tu disais ; savoir vivre c’est savoir se défaire, face à soi-même, face à la souffrance, ou savoir laisser faire, suivant – entre deux états d’urgence, quitte à désamorcer toutes les statistiques, quitte à cultiver l’art de la désinvolture et du dérisoire comme une ascèse ; l’essentiel est fait d’instants futiles, volés au néant, et tu étais d’une race qui savait encore se méfier du définitif, l’air de rien. Nous aurons le temps, tu disais. En plein cœur.

J’ai une solide conscience du temps qui passe et pourtant j’agis avec lui comme si je possédais cent vies. Je ne veux pas me résoudre à compter sur quelque chose que je ne peux pas perdre ; mon temps ne m’appartient pas. Mes souvenirs pourraient ressembler au quartier général du gâchis pour qui voudrait y trouver la quintessence d’une vie ciselée pour l’avenir. Demain est un accident comme un autre. De grands cartons à moitié vides et des pages presque blanches dispersées ça et là dans une profusion fabuleuse : quelques coups d’états avortés et des rendez-vous manqués ; à côté de ça, je ne regrette pas grand chose. A part, peut-être, de ne pas avoir pu faire la course avec toi, il y a vingt ans de ça, dans ces allées du Champ de Mars que tu connaissais par cœur – je me serais peut-être arrangé pour prendre quelques longueurs d’avance ; mais mon pouvoir est limité. Limité à songer que nous avons eu notre part de beauté ; cette beauté écrite sur de l’eau, comme une épitaphe de Keats. Nous possédons si peu de choses. La perte, voilà quelque chose qui se possède pleinement et qui se décline en une infinité de nuances, de tonalités, comme un ciel de septembre qui ne viendra jamais.

 

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17 août 2007

Exercice VI

A quoi bon se souhaiter de beaux rêves, au risque de rendre nos journées d’une fadeur à crever ? Souhaitons-nous plutôt d’abominables cauchemars et des songes d’une horreur abyssale, devant lesquels l’existence la plus sordide et les pensées les plus alarmantes seraient des gouffres d’indolence.

A la clé, des réveils salutaires et des matins que l’on aborde à la manière d’un rescapé ; la maigre compensation du réel.

 

Soundtrack : The Doors – The Crystal Ship

14 août 2007

Grande Braderie (on refourgue)

« Le duel affine les mœurs, comme la censure le style. »

Je ne sais si j’affine mon style ici mais pour ce qui est de la censure je n’y vais pas de main morte, au point que lorsque je me relis il m’arrive après deux trois jours de ne plus savoir de quoi j’ai bien voulu parler dans ces foutus billets. Ils deviennent à la longue presque aussi incompréhensibles pour moi que pour vous ; je ne dis pas ça pour vous faire plaisir, croyez-moi. J’ai même soupçonné, il y a quelques temps, un ennemi de poster à ma place. A l’heure qu’il est je ne sais toujours pas quelle est sa part d’implication dans l’histoire. J’ai pourtant pris soin de le faire parler en plongeant sa tête dans un liquide, à intervalle régulier, de façon à ce que nous puissions, lui et moi, être rapidement fixés sur l’affaire qui nous concerne. Il a avoué bien entendu, après avoir nié pendant près d’un quart d’heure ; c’est que je peux me vanter d’avoir quelques ennemis coriaces. Cela dit, je me doute bien que la peur de la mort puisse lui faire dire n’importe quoi. Cette petite anecdote n’a d’ailleurs rien changé entre nous. Nous sommes toujours ennemis, comme si rien ne s’était passé en somme.

Quelqu’un de moins impulsif aurait pu me conseiller de relever les empreintes. Mais à quoi bon. J’ai déjà prêté mon clavier plusieurs fois, et perdrais moins de temps en tentant de déchiffrer ce qui est écrit sur ce blog qu’en dressant une liste de toutes les personnes qui ont eu cet objet entre les mains. Je suis d’un naturel prêteur et si je peux me vanter d’avoir des ennemis allemands je peux aussi me targuer de posséder un clavier de bonne facture. Il n’y a guère que les lettres F qui ne fonctionnent pas, celles du haut, car celle du milieu ne m’a jamais posé aucun souci, je n’ai d’ailleurs jamais compris à quoi servaient tous ces F de rechange. Je dois bien me rendre à l’évidence : si une touche doit céder sous les frappes de ma main droite le L est en première place. Je redoute d’ailleurs avec effroi cet instant où amputé d’une lettre je serai obligé de devenir le Georges Perec de Haut et *ort.

Tout cela, me direz-vous, en levant les yeux au ciel et en vous passant un gant d’eau fraîche au visage, ne nous indique pas pour quelle raison je suis dans l’incapacité de comprendre un traître mot à mes propres billets. J’ai bien pensé faire appel à un exégète mais par les temps qui courent ces professionnels sont hors de prix et n’hésitent pas à se comporter comme de véritables porcs dès qu’ils se sentent un peu indispensables. Il ne me reste donc plus qu’à cesser de me censurer. Malheureusement le fait de savoir que certaines connaissances m’aient repéré et passent des nuits entières à analyser chacune de mes phrases me contraint à faire preuve d’une prudence démesurée pour ne pas en mettre d’autres sur la voie. Or ce n’est qu’un blog et la censure permanente est fatigante. La meilleure solution serait d’arrêter. En même temps, je ne veux pas m’exposer à des vagues de haine sans précédent, même si l’on est conscient ici que le niveau à sérieusement baissé, mais bon, que voulez vous ? Hein ? Vous voulez quoi ?

C’est alors que Côme, à qui je parlais de cette affaire, me rappelle qu’il reste encore une solution, simple, efficace, radicale, à laquelle je n’avais pas pensé : La Loi du Reichsmark.

Cette loi a déjà fait ses preuves. Beaucoup d’hommes d’état y auraient eu recours afin de venir à bout de crises majeures. La technique est assez simple mais il faut éviter de faire n’importe quoi ou de s’en servir à tort ou à travers, car même si elle s’apparente au vulgaire « pile ou face ». Tsss… la Loi du Reichsmark ne prend tout son sens qu’à la seule condition d’utiliser un authentique Reichsmark. Les résultats sont souvent prodigieux, bien que la règle soit d’une simplicité enfantine.

Suivant si je tombe sur Hindenburg ou sur l’aigle à svastika – je prends ici le cas d’une pièce de 2 Reichsmark de 1938 – les autres, pour les trouillards disons – je continue à poster vaille que vaille, comme le ferait un enfant ou un être un peu dérangé, sinon, eh bien au diable le blog ! Quoi de plus clair ?

Me reste à mettre la main sur un Reichsmark mais à l’heure qu’il est les numismates décuvent. Il me faudra donc attendre un peu pour vous donner le verdict, du moins si le Reichsmark m’autorise à venir encore traîner par ici.

 

Soundtrack : Vivaldi – Il Cimento dell’armonia e dell’inventione – Estate / Fabio Biondi – L’Europa Galante

 

Drunk Entries I

C’était un Après-midi Mystique, du genre foutage de gueule littéraire pour les nuls. Aucun d’entre-nous n’avait préparé quoi que ce soit, tous étaient au service de l’exactitude comme d’autres sont au service du mal, par le biais d’une improvisation permanente sur laquelle nous fixions nos fantasmes ; sans les mains. Altiers nous portions des cartons fantasques sur lesquels brillaient, cousues de fil dentaire, quelques initiales mystérieuses dont nous seuls savions apprécier le sens. Ainsi nous y lisions quelques A rigolards, et deux trois I chétifs ; à part ça : des consonnes et des E et des O et de grands U aussi, dont la morgue légendaire déployait leurs rafraîchissantes ténèbres sans lesquelles nous serions tous morts de chaud. Nous haïssions Rimbaud et l’assuétude au speed rendait les doux vaguement violets, tandis que les violents se vautraient dans l’opium avec cet air étrange que l’on a vu mille fois. On y venait sans avoir été convié, il suffisait de présenter son carton d’invitation (et huit bouteilles d’alcool)  à la hiérarchie et entrer dans la danse sans faire le moindre faux-pas, au début du moins, car à la fin l’ivresse faisait de nous des épileptiques exemplaires ; tout n’était qu’hystérie et sensualité, et si parfois l’on apprenait, à demi-mot, qu’un décès était survenu suite à une vie dont la date de péremption avait été dépassé par inadvertance, nous applaudissions distinctement, afin que la Mort puisse entendre à quel vacarme s’en tenir.

C’était très naturel, il n’y avait rien de normal à cela, mais nous n’avions pour les sentiers de terre battue, comme pour les autoroutes, aucun jugement de valeur, un sentiment peut-être, vague, élancé, féminin, éclairé par des étoiles oubliées à l’entrée, comme un parapluie que l’on retournera chercher plus tard. Peut-être. Si la vitesse à laquelle nous réagissions à la moindre incartade n’avait de la foudre que l’éclat, nous tolérions chaque excentricité avec un sourire entendu, un rictus de façade. Un petit « va te faire foutre » parfois. C’était comme ça ; d’ailleurs peu de gens pleuraient. Une poignée d’illuminés tout au plus - qui faisaient qu’une certaine harmonie était respectée, et que l’Après-midi Mystique était en phase avec le cosmos, et le reste, par extension. Par extension seulement. L’équilibre et la nuance étaient essentiels, à partir du moment où seul l’excès primait. « Nous est un autre » était notre devise. Rien de tout cela n’avait de sens pour les badauds ; ils étaient d’office exclus et (les pauvres) frappaient aux carreaux de toutes leurs forces, comme de véritables mouches à merde. On en riait. Surtout les femmes. De vraies anarchistes, triées sur le volet, haïssant la mixité autant que la démocratie et arborant sur leurs seins, dont la densité variait presque autant qu’une mer houleuse un soir de septembre, une photo de Marie-Antoinette d’un érotisme poignant. « Non, vous n’aurez pas la France ! », lançaient-elles, ces dernières représentantes de la folie sans fard. Elles ne vieilliraient jamais.

Les chambres étaient si grandes qu’il nous suffisait de nous assoupir un instant pour ne plus éveiller en nous le moindre appétit pour la fadeur, c’était extravagant, disaient les plus candides ; à nous rendre malades. Alors on s’éclipsait sans bruit, autour de dix-neuf heures, et trinquions aux calendes sur fond d’Erik Satie. Le fond de l’air effraie, pour qui n’avait rien vu. Nostalgiques et amers, nous errions dans les rues, frappant ce qui bougeait d’un œil extralucide, et qui ne bougeait pas savait que nous avions beaucoup d’estime pour lui. C’était cela, l’Après-midi Mystique. Vaguement.

 

Soundtrack : Siouxsie and the Banshees – Love in a void

11 mai 2006

La nuit où j'ai été Victor Hugo (remix)

 

L’autre nuit je rentre furieusement inspiré. Allez savoir pourquoi, je suis complètement ivre mais je me persuade d’écrire à tout prix quelque chose : un incipit d’une importance majeure, la réflexion qui tue ou le vers de la mort – rien à voir avec le film - que sais-je ? Un semblant d’acouphène en fond et la violente impression que Victor Hugo est tombé dans mon verre. Urgence. Papier, crayon – mine cassée je m’acharne, au pire je relirai grâce au relief ; la feuille se déchire. Trop risqué. Commencer par allumer la lumière. Fuck ! Surtout ne pas laisser les muses de Victor au voisin, ou pire, à ce troupeau de jeunes qui passent en hurlant sous ma fenêtre – ouverte sur ce que les gens de bon sens appellent un mythe. C’est qu’il y a malheureusement peu de gens de bon sens qui ont la chance de vivre dans ce climat de légende. Alors ils sont jaloux. Certainement. Et puis que feraient-ils de mes muses, ces jeunes. Ils sont déjà poètes, d’office ; ont-ils d’ailleurs besoin d’écrire quoi que ce soit ? Moi, déjà trente ans, c’est pas gagné.
La lune est au bon endroit, sans aucun doute. L’ai-je déjà vue ailleurs qu’à quelques centimètres du coin gauche de la fenêtre ? Peut-être. Il y a longtemps et sous une forme tout à fait différente. Plus d’encre ! Plus de cartouche ! Je n’ai pourtant jamais aimé Victor Hugo. Un feutre fera l’affaire. Non, pas les Misérables - faut pas déconner hein, même à quatre heures du matin et avec le front en sang - bizarre ça d'ailleurs - on verra pour le titre ensuite. Le vent, certainement. D’habitude il me rend fou ou me laisse une implacable migraine, là il me rend juste Victor Hugo. A moins que ce ne fût ce petit tour en vélo une fois de plus emprunté à K. Possible. Il n’y avait pas de vent. C’est que j’ai une passion pour le vélo à trois heures du matin moi, pourvu qu’il soit vieux, qu’il grince, que sa propriétaire l’ait appelé Mishima pour une raison qui m’échappe et que je ne doive pas rentrer avec. Qu’importe ! Voilà c’est écrit, c’est noté, c’est là ! Demain il n’y aura plus qu’à tirer sur la ficelle. Je plie la feuille, la glisse entre deux livres, éteints la lampe, me couche et sombre dans ce que les gens de lettres appellent le sommeil. Je ne sais si j’ai rêvé de panthéons roses et de lauriers en plastique mais au réveil aucun souvenir de cet épisode, rien. Ce n’est que bien plus tard et presque par hasard que j’ai redécouvert, non sans émotion, ce morceau de papier à moitié déchiré. Le fruit de ma furor divinans tenait donc en trois lignes presque illisibles, dont cette profonde réflexion concernant la Tour de Pise :
« Je penche donc je suis. »                                                                                                                          
Cet aphorisme poignant :
« Le bonheur c’est comme le malheur mais en bien »
Ce début de roman prometteur :
« C’était en décembre, à l’orée du solstice, alors que je revenais d’un long voyage en Allemagne – non, j’déconne. »
Bref, je vais tenter de réduire ma consommation d’alcool hebdomadaire à zéro. Au moins pour cette semaine. Quant à la prochaine fois où je me sens devenir Victor Hugo ce sera au lit, sans sommation.

Soundtrack : Darkthrone – Too old too - fucking - cold  

 

10 mai 2006

Exercice V

Ils se tuèrent et eurent beaucoup d'encens.

Inerties II

Enlinceulée d'ombres et de souvenirs, elle s'avança crépusculaire vers l'unique fenêtre de la chambre qu'elle ouvrit grande et grinçante sur des gonds éreintés. Novembre entra. Glacial.

Les notes anesthésiaient l'espace ouvert sur l'automne et paraissaient s'étourdir à travers la ville éteinte par les journées d'averses. Les battements de son coeur, une fois de plus, s'étaient calés sur les systoles de la musique, imperturbables et scintillantes, comme les éclipses d'un phare au bout du soir cadencent la fin du voyage.

Au-dessus de la dentelle acérée des toits la lune tentait péniblement de se frayer un chemin parmi la nuit, entraînant avec elle la flore fuligineuse d'un nuage. En bas, toute la crasse du monde semblait sourdre de la rue noire où suintait l'éclat désabusé des réverbères. Elle se pencha, crépusculaire, de l'unique fenêtre de la chambre.

Inertie.

Soundtrack : Joy Division - She's lost control

24 février 2006

Undead

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22 novembre 2005

Exercice IV

La musique n'allège pas les souffrances, elle les rend présentables.

Suite pour violes et cris dans la nuit

Ah ! Les milices de la vertu ! Vous avez raison, je ne suis pas assez romantique. Entre Couperin et Joy Division il se peut que j’aie raté un épisode, en effet. Quoique. Ne pas se mélanger à ceux qui mangent et ne dînent pas, ça c’est la loi. Ce ne sont pas les petits bourgeois qui défoncés au Beaujolais en arriveraient à mes impardonnables extrémités, mais peu importe. Qu'ai-je trahis au fond, si ce n'est l'orgueil placé au creux de vos cuisses immaculées qui aimerait me voir astreint à cette pose si poétiquement correcte ? Morale qui voudrait que je sois doublement mort de ne pas avoir assez souffert aux yeux d'un inconnu qui ose me juger et s’y connaît autant en convulsion que Reinhard Heydrich en pitié. Avait-il quelques projets pour nous ?  Avait-il mis au point un escalier dérobé entre les parois de la maison conjugale ? Préférait-il me croiser à un défilé douteux ou soutenant un enfant en pleurs ? Qui sait. Adieu ! Et bien joué Chérubin ! J’aurais eu quelques bonnes migraines à lui transmettre.
Je n'ai rien à revendre après coup, si ce n'est d'avoir cru que l’ennemi gisait déjà sous l’arbre et comme William Blake j’ai dû ressentir ce que les journalistes appellent une accalmie. Revenir à l’essentiel, c’est très bien, ça claque juste comme il faut, mais pas assez pour ma part, du moins pour que la riposte puisse être considérée comme telle. Car au fond si rien n’a d’importance il se peut que nous ayons eu tous deux quelques moments d’égarement, en particulier le jour où nous nous sommes croisés ;  traquer l’infidèle qui gronde en nous c’est avoir la prétention de croire que nous aurions eu quelques aptitudes à la sainteté.
Restons rock’n’roll et gardez-le bien votre romantisme de reportage ; couchers de soleil, montres en or et voyages en Egypte… Le romantisme ce n'est pas ça et je remercie quelques anges en passant... Le romantisme c'est la balle que je vais me tirer dans la tête en vous dédiant ce bras d'honneur, à vous et à ceux de votre race.
Soundtrack : Jean-Baptiste Lully – Idylle sur la Paix ( Reinhard Goebel )

07 novembre 2005

Stat Crux

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31 octobre 2005

Exercice III

On ne croise plus que des milieux. A croire qu'il n'y a plus personne.

25 octobre 2005

Chaconne

Nous avions rendez-vous sous la statue des trois connards. Enfin, elle surtout. Je viendrai au bout d’une heure trente m’avait-elle dit, en appliquant un point de colle sur son bas effilé. N’y avait-il pas ici déjà quelque chose de l’ordre du chantage ? Je n’ai jamais forcé personne à m’obéir car si j’ai toujours fait plus jeune que mon âge j’ai toujours évité de m’en réjouir par trouille de vieillir d’un coup. Il m’arrive d’ailleurs de faire plus jeune que l’âge des autres, ce qui n’a aucun intérêt en soi à en juger par le nombre incalculable d’adolescents m’ayant tutoyé en crachant depuis ma plus tendre enfance ; un jour j’en frapperai un, pour voir.

Cela m’ennuie d’observer certaines personnes se désespérer à vouloir me faire parler ou sourire lorsque je ne suis pas hors de moi. Elle sait où me trouver pour que je me désincarne avec ce qu’il faut dans les veines pour que je l’embrasse, elle, ou une autre et que je me refasse la chaconne BWV 1004 sans les mains. Elle viendra à bout de ces une heure trente en s’appliquant aux points de suture sous les draps. Elle ira seule, puis elle attendra avec les trois connards et tous les quatre pourront danser la Carmagnole si ça leur chante, je n’aurais rien à dire à cela.

Soundtrack : Von Kerll – Passacaglia – Jory Vinikour

12 octobre 2005

Im vampirzustand

Quelque chose bouge dans la mansarde. Dès que je me fige pour écouter, bloquant ma respiration comme le ferait un noyé, les bruits s’estompent et c’est mon propre cœur que j’entends ; déjà une bonne dizaine de systoles foutues en l’air et à peu près le même nombre de diastoles sur lesquelles je pourrais méditer trente secondes avant ma mort. Dans la rue noire une voiture tourne et découpe au milieu des ténèbres une affiche façon Cassandre à travers la fenêtre d’en face. Aérographie navale vantant de poussiéreux futurs, transatlantiques, assez décalés pour me distraire d’une éventuelle tachycardie ; il faut bien se résoudre à laisser le moteur fonctionner seul, syncopes, contre temps, tout est compté. Quelque chose bouge là-haut et ce n’est pas un rat. Il y a longtemps que les rats ont quittés la ville. Les rongeurs savent partir à l’heure et n’ont que faire de l’espérance. Les rats n’ont rien d’angoissant en soi. Du pain et des caresses suffisent à apaiser leur colère. N’empêche que lorsque j’écoute Allison Cook en Fortuna j’ai l’impression que la basse continue vient d’en haut. De même : violes, théorbes, luths et doigts sur le clavier. Je presse eject  mais la musique déborde dans un fracas de plectres que l’on tarde à étouffer — retirer les mains d’un coup comme si les touches devenaient brûlantes. Il n’y a pourtant rien dans cette mansarde, du moins rien d’officiel. Cependant quelque chose a calqué sa vie sur la mienne. Ce n’est pas la première fois que nous écoutons le même disque ou que nous écrivons ensemble. Mêmes boucles, traits, jambages, ratures. Je ne serais pas étonné que l’on trouve des doubles quelque part là-haut, voire que la configuration de la mansarde se rapporte dans le moindre détail à ma chambre jusque dans la décoration. Pourquoi cette chose ne se contente t-elle pas d’être elle-même ? J’ai beau tenter de la prendre par surprise, de changer subitement de direction, d’opinion, de ne pas faire ce que je suis censé faire depuis que je suis sa référence, mais l’écho ne s’offusque pas de mes contradictions. Je me demande jusqu’à quel point ce truc parvient à se faire passer pour moi lorsque je suis sorti ni quels avantages auxquels je n’ai pas accès y a-t-il à me dédoubler, si ce n’est ce léger retard qui permettrait de ne pas commettre les erreurs qui me rendent souvent le quotidien impossible ; l'amélioration clinique que seul le recul peut offrir : une seconde chance. Je me demande ce qu’il se passerait si je me jetais par la fenêtre. Aurais-je la colonne vertébrale doublement brisée sous son poids ? Je ne suis pas rassuré à l’idée que cette chose puisse me survivre, ne serait-ce qu’une seconde.

Soundtrack : Christian Death — Romeo’s distress

27 août 2005

Demain, en septembre

Septembre est déjà là. Jamais septembre n’est venu si tôt. A la lisière de l’automne. Je n’ai aucun souvenir d’une telle avance, à moins que nous ayons raté quelque chose. J’avais promis de venir en septembre, c’est écrit quelque part, sur de l’eau certainement, comme une épitaphe de Keats. D’arrêter de boire aussi. Non, je n’ai jamais dit ça, ou alors parce que j’étais ivre. A quoi servirait de ne plus boire ? Voilà certainement la résolution la plus déraisonnable à laquelle je pourrais me tenir, surtout en septembre. Août est propice à la sobriété, l’heure des grandes ébauches, en décalage, toujours. J’avais promis pourtant ; septembre est à quelques centimètres. Je pourrais tendre la main dans n’importe quelle direction pour l’effleurer si je n’étais pas tant persuadé de caresser du vide. J’ai moi-même toujours eu accès à septembre sans trop d’effort, souvent sans y penser. Je voudrais oublier que la distance qui me sépare de demain n’a jamais été aussi ramassée, car je sais désormais qu’il aurait fallu que je parte, moi aussi, en avance afin de la parcourir. Je n’ai jamais compris ce que les carpe diem voulaient dire et j’ai gravé cave canem sur mes cartes de visite. Je n’aurai rien à faire, une fois de plus septembre viendra, d’ailleurs il est déjà là : juste regarder ces feuilles insolemment vertes sur la branche ; attendre qu’elles se décrochent. 

Soundtrack : Radiohead - Knives out 

17 août 2005

Exercice II

Nous sommes devenus trop crédules pour avoir peur du Diable.

10 août 2005

Streets III

Pourquoi marcher dans cette rue, si ce n’est pour aller d’un point A à un point B dans le but d’accomplir une action capitale dont les conséquences, si tout se déroule comme prévu, devraient avoir l’impact que nous attendons sur les choses que nous savons, d’un pas rapide et décidé comme si nous serions en train de jouer notre existence suivant une cadence réglée au millimètre avec le regard exercé qu’emploierait celui qui sait avec exactitude le temps qui le sépare du succès ? On est en droit de se le demander. Car la rue n’a rien d’un raccourci et encore moins d’un détour et si nous nous rappelons dans les grandes lignes du point A nous aurions, si l’on nous posait la question, quelque difficulté à situer le point B sur une carte, même si celle-ci nous contraint à admettre, à grand renfort de rouge vif, que nous sommes ici et que chaque pas nous en éloignerait inévitablement au point de nous retrouver là-bas en moins de temps qu’il n’en faudrait pour tirer à pile ou face ou savoir si en fin de compte nous ne serions pas mieux ici que là-bas. Pourtant rien ne nous oblige à choisir et les gens d’ici sont à peu près les mêmes que là-bas. Nous n’allons pas vérifier, c’est l’intuition qui parle et Dieu sait s’il en faut pour se déplacer sans boussole et sans but ;  surtout ici. Nous sommes à peu près certain de retrouver les mêmes personnes là-bas, la même méchanceté, la même bêtise, la même crasse, le même amour pour tout ce que nous haïssons. Alors nous voudrions ne plus être ici mais chez-nous, là-bas ; nous étendre un instant sur notre divan rouge, armé d’un verre de race, nous voudrions la présence rassurante de la bibliothèque et faire aller nos regards avec indolence des tableaux au paysage, car le paysage vaut bien les tableaux. Or nous n’avons ni divan rouge ni tableau. Les livres sont vendus, le vin est imbuvable et la fenêtre donne sur le néant ; mais nous avons une tête et par extension deux mains pour la cacher.

Soundtrack : Jean-Philippe Rameau – Prélude / Olivier Baumont – clavecin

01 août 2005

Frieda strikes back

Harassé je pousse Frieda dans les bras de cet inconnu et vais m’asseoir dans ce coin-ci, l’ombre y est mieux distribuée ; les gens alentours ont des pantalons si larges que certains auront vite fait de les enlever, mieux vaut rester prudent ; à vrai dire cette bière est coupée à l’eau et le vin est parti en fumée. Je suis sobre et me voilà loin de chez moi, mes amis ont disparu et les filles penchent la tête en arrière avant de rire aux éclats en secouant leurs crinières. Si je voulais rassembler mes forces je pourrais quitter à la fois ce haras, le quartier et la ville. Mais comme l’idée de me perdre à jamais dans une contrée lointaine ne m’enchante que d’un point de vue artistique je me dis qu’au pire je finirai bien par m’endormir.
Les minutes passent comme des heures et les gestes imperceptibles que je fais pour boire ont des allures de virages mal négociés. Déjà l’homme au sourire satisfait vient sur moi en sautillant. Rien chez lui n’autoriserait à première vue cette débauche d’enthousiasme à mon égard. Le voilà contre mon fauteuil, accroupi, ses lacets défaits et ses yeux affreux comme deux billes rouges et bleues ont quelque chose de lubrique et d’enfantin à la fois.
— J’ai tort, j’ai tort de vous dire cela ! Mais votre amie là quel bonheur ! Une vraie petite peste doublée d’une sacrée coquine. Je n’ai pas perdu de temps ! Non ! Avez-vous vu comment elle s’est précipitée sur moi ? Ah les femmes, les femmes je ne vous dis que ça !
S’il n’avait dit que ça il l’avait dit assez fort pour que toute l’assemblée se retourne vers nous en applaudissant.
— Ah quelle femme cette Frieda ! Je ne vous dis que ça ! Je ne vous dis que ça ! Je ne vous dis que ça !
Là encore l’assemblée se retourne vers nous en lançant parmi les hourras ! et les cris suraigus des petits cotillons multicolores et autres objets minuscules sortis de je ne sais où, sur quoi l’homme au sourire béat me glisse à l’oreille alors que je secouais énergiquement ma veste constellée :
— Je suis désolé mais je dois vous dire aussi que Frieda m’a fait part de votre passion pour elle et de votre jalousie. Nul doute à avoir : abandonnez toute espérance ! Alors frappez un bon coup mon ami, vous méritez aussi de passer une bonne soirée, je ne sentirai rien de toute façon, je suis beaucoup plus robuste et moins malheureux que vous.
Je regarde le mégot qui flotte dans mon verre de vodka au milieu des cotillons multicolores, soupire, souris, songe à éclater de rire et me réveille en sursaut.
Dommage.

Soundtrack : VLF — Maquillage

28 juillet 2005

L'Examen de quatre heures vingt-quatre

Lorsqu’à quatre heures vingt-quatre du matin l’envie de marcher sur la rambarde d’un pont nous assaille et que la raison ou un ami trop sobre nous demande en levant les yeux au ciel de balayer d’un revers de la main cette idée stupide, proposons-leur plutôt de venir avec nous faire un bout de chemin sur la pointe des pieds. Bien entendu nous sommes ivres, ce n’est pas de poésie dont il s’agit ni même de randonnée, la lune est haute et nous avons une fois de plus fait comme si Dieu n’existait pas.

« Aujourd’hui, date fatidique,
Vendredi, treize, nous avons,
Malgré tout ce que nous savons,
Mené le train d’un hérétique. »


Un vent de lucidité nous gifle, allons ! L’air est plus frais près du fleuve. Avons-nous lu ça quelque part ? Nous l’ignorons. Nos poches sont vides et le seul souvenir qu’il nous reste est cette espèce d’impétuosité non dénuée de nonchalance avec laquelle nous avons cherché un flacon d’alcool à quatre-vingt-dix dans la pharmacie de la dernière personne chez qui nous étions après avoir, bien entendu, quitté les bras de cette fille qui n’est déjà plus la même que celle qui nous accompagne. Oui, nous ; la première personne du singulier est particulièrement désagréable dans ce genre de situation, alors faites un effort ou brisez la vitre. Voilà ! Contre la rambarde. Nous avons donc roulé une cigarette et fait tomber la moitié du tabac dans l’eau noire. Quelques feuilles virevoltent autour comme des petites sorcières, mais qu’importe. L’heure est à l’ordalie. Il s’agit de savoir de quel côté penchera la balance. Qu’avons-nous fait cette nuit si ce n’est ce que nous avions promis de ne pas refaire hier ? Mais stop. Là encore nous avons des excuses ; nous sommes de si mauvais juges, alors quoi ! L’équilibre ne se soudoie pas. Il y a longtemps que l’électricité nous empêche de nous cacher dans les ténèbres mais les ponts ont des rambardes assez larges pour que nous puissions trancher.

Ainsi dans la désastreuse horizontalité de ma nuit je me tenais sur la pointe des pieds, prêts à sauter dans le vide ou à tomber sur le cul.

Soundtrack : Bauhaus — The Three Shadows —

21 juillet 2005

Pauvre cynisme

Le cynique en soirée parle fort, il faut que les autres le remarquent. Il attend le moment où une jeune fille un peu naïve balancera :
— Putain mais t’es vachement cynique comme mec ?
Sur quoi le cynique part d’un immense éclat de rire, généralement long et bruyant accompagné de petites tapes sur les cuisses signifiant à son auditoire :
— Si vous saviez comme je me retiens, ceci n’est que la partie visible de l’iceberg !
Comprendre cela par : le spectacle va commencer.
De là, le cynique se dresse en levant les yeux au ciel et allume une cigarette d’un air désinvolte et lance :
— Et quoi ! Nous allons tous mourir un jour !
Lorsque le cynique va pisser, il laisse la porte ouverte et vise l’eau ; il n’a que faire des conventions, s’il est cynique c’est qu’il est avant tout puissant ; or quoi de plus puissant pour un cynique qu’une vessie bien pleine ? Le cynique s’habille très mal, non pas par souci financier mais parce que le cynique se fout d’avoir du style. Et comme il se fout aussi de l’opinion des autres il se trouve très classe dans n’importe quel accoutrement. Son cynisme faisant office de Chanel numéro 5 il ne rechigne pas à aller nu. D’ailleurs dès que l’occasion se présente, et même si elle ne se présente pas, le cynique trouvera le moyen de se changer en public. D’ailleurs pourquoi le cynique doit-il tout à coup changer de caleçon ? Cela tout le monde l’ignore. C’est que le cynique attend le silence à travers lequel il pourra lancer :
— Et quoi ! Ca gêne quelqu’un nom de Dieu ?
Le cynique ne croit pas en Dieu. Rien de moins cynique que de croire en Dieu d’ailleurs. Mais il y a cru, il a même été fervent catholique, mais comme tout bon cynique il s’est fait violer par un prêtre à l’âge de 12 ans et a été poussé dans un essaim d’abeilles par des bonnes sœurs lors d’un snuff-movie organisé par la paroisse. Lorsque l’on évoque la question le cynique esquisse un petit sourire, soupire et lance :
— Oui, oui, moi aussi j’y ai cru en ces conneries, mais tu verras ça te passera ! Et quoi ! Tu ne vas pas me dire que tu as peur de la mort ?
Le cynique a tout vu et tout lu ; par essence il sait déjà tout. Mais en tout bon cynique il a passé le cap. De quoi ? Eh bien de tout. Ainsi, si vous parlez de Pancrace Royer à un cynique il vous dira qu’il écoute Céline Dion et que ce genre de pédantisme lui est passé. Inutile de préciser que même si le cynique n’a jamais entendu parler de Royer il fera comme s’il connaissait le compositeur de toute éternité. Si vous évoquez par hasard La Vierge du Magnificat de Botticelli, le cynique dira préférer un bon film de cul et lâchera :
— Cela dit, c’est vrai qu’elle est bonne !
Car le cynique a rayé de son vocabulaire le mot beauté ; il n’est pas dupe et sait bien, lui, que tout est vain. Le cynique émet des avis sur tout mais ne supporte pas que d’autres puissent avoir une opinion tranchée. D’ailleurs toutes les conclusions du cynique tendent à cette antienne :
— Et quoi ! De toute façon, on s’en tape !
Ce qui rend les débats particulièrement intéressants. Mais vous me direz et à juste titre : qui aurait idée d’affronter un cynique si ce n’est un cynique lui-même ? Comme nous le verrons plus loin cette question est tout à fait saugrenue.
Le cynique méprise les bourgeois même si son portefeuille est plein à craquer, d’ailleurs il traite tout le monde ainsi, même le « érémiste », surtout s’il a le malheur d’avoir du charme ou quelque qualité, ce qui est pour le cynique le comble du conformisme. Or le cynisme est un boulot à plein temps qui nécessite de pouvoir aller partout. A quoi bon être cynique sous un pont ?
Le cynique décline toutes les invitations et n’hésite pas à déclarer :
— Et quoi ! Vous voulez que la soirée se termine en pugilat ? A vos risques et périls ! Je suis comme qui dirait une bombe à retardement !
Mais il finit toujours par venir. Pourquoi ? Et bien parce qu’il est cynique. Le cynique dit ce qu’il pense, il est franc. Ainsi tout le monde est au courant du nombre de fois où il a baisé dans la semaine, il ne passe aucun détail, cela même s’il ne baise avec personne d’ailleurs ; le cynique n’a pas peur de choquer.
Le cynique a des frissons en lisant Beigbeder bien qu’il se trimbale toujours avec un exemplaire des Cimes du Désespoir. Bien sûr il préférerait sortir avec Mein Kampf, mais bon, faut pas déconner.
Le cynique tâte un peu du combat de rue et se fait régulièrement défoncer la gueule par des centaines de types, or le cynique à la peau souple et les os élastiques, ainsi il ne lui reste jamais aucune trace de ses furieuses altercations.
Ce que redoute le plus le cynique c’est de tomber sur un autre cynique. Ainsi il est assez rare d’assister à de véritables prises de bec entre cyniques. En général les cyniques préfèrent s’éviter. Quel intérêt auraient-ils à mêler leurs cynismes ?
S’il est écrivain, le cynique tentera de placer le mot vulve à chaque page, s’il est cinéaste il se demandera à quel moment va-t-il placer la scène de sodomie ; le cynique, vous l’aurez compris, est avant tout un rebelle. Il est aussi un peu baroudeur, il a roulé sa bosse aux quatre coins du globe — du moins c’est ce qu’il sous-entend — et son expérience l’a mené à cette conclusion sordide :
— Et quoi ! Que je sache il n’y a pas un endroit sur cette fichue planète où on a arrêté de mourir !
Car le cynique a au fond un petit cœur qui saigne.
Aussi, si un de ces jours, au détour d’un abribus ou sur une aire d’autoroute, vous rencontrez un cynique, le regard torve ou la braguette défaite, ayez pitié de lui : il sait très bien ce qu’il fait.

Soundtrack : Metallica – Kill’em all

16 juillet 2005

Frieda strikes again

Je proposais donc à Cécile, qui avait eu la bonne idée de réunir ce soir une trentaine de personnes dans son très chic appartement – et surtout de boire assez pour me répondre : oui, oui, fais comme chez toi ! – de balancer quelques livres qui juraient un peu trop à côté de certains chef-d’œuvres. Il ne resterait pas grand-chose. C’était le risque. Mais à quoi bon s’embarrasser de l’intégrale de Zola ou du dernier Beigbeder si au final trônent sur des étagères vides Le Château, Le Spleen de Paris et Le Feu Follet ? Je vous le demande.
Alors que je finissais d’éclaircir la bibliothèque, principalement nourrie du parcours universitaire de notre hôtesse et d’un certain snobisme qui consiste à préférer la quantité à la majestueuse sobriété de quelques pages relues mille fois, Frieda qui traînait entre une porte ouverte et un meuble lança :
« Tu n’aurais pas dû jeter les Ponge ! »
Cette fille a de l’esprit quoiqu’on en dise.

Soundtrack : Laibach - Tanz mit Laibach

14 juillet 2005

Streets 2

Une femme entièrement refaite, n’écoutant que son petit cœur pourtant noyé sous la silicone, fait tinter dans l’écuelle vide une pièce de 20 centimes comme pour signifier à la face du monde : les gens m’appellent madame en tremblant mais les pauvres sont pour moi comme des frères.
— Mais pas pour la boisson, hein !
Non, pas pour la boisson. Il faut décidemment que les clochards soient plus raisonnables et investissent dans des choses positives. Et d’ici que celui-ci ait le vin mauvais, ce serait dommage, tant de bonne humeur au naturel.

Soundtrack : Bauhaus – Dark Entries

Streets 1

Assis en tailleur à l’angle du tabac-presse il porte été comme hiver le même imperméable élimé et salue les clients qui entrent en accompagnant son geste d’une remarque dérisoire et courtoise ; sa voix crépite comme un tas de feuilles mortes, son timbre monocorde est celui d’un jouet cassé. La plupart des gens se foutent de ses paroles aussi heureuses qu’inutiles, seuls certains vieux du quartier s’arrêtent de temps à autre pour savoir comment va le bonhomme et évoquent un instant le temps à venir en faisant semblant de râler. Lorsque de jolies mamans, souvent décoratrices d’intérieur, viennent à passer baskets aux pieds accompagnées de leurs progénitures il met son nez rouge en plastique et imite le clown en tordant la bouche. Les enfants rient en s’éloignant et les jeunes mères comme ces garçons dynamiques et bronzés, riches à trente ans, oublient, portable rivé à l’oreille, de lâcher une cigarette ou un centime superflu. Ah quoi bon ? L’homme sans âge à l’angle du tabac-presse n’a visiblement pas l’air si malheureux : été comme hiver il blague et sourit aux passants, son œil étincelle et sa bouche édentée ne réclame jamais. Son écuelle en métal ne brille que par sa discrétion et son chien ne revendique rien. Peut-être ne ressent-il même pas les variations de température qui nous accablent tant.

Soundtrack : Georg Muffat, chaconne en ré mineur / Andreas Staier-clavecin

11 juillet 2005

Cène bourgeoise

Mangez, ceci et encore.

07 juillet 2005

Inerties

Très jeunes nous voulions vivre selon l’ancienne ordonnance ; hommes à treize ans, sous l’étoile d’or de Saint-Louis, dans le vacarme des armures ; écoliers de mélancolie ou moines soldats – quand le ciel était si grand que même les enfants le comprenaient.
Puis ce fût le Grand Siècle. Déjà le goût des formes irrégulières et définitives, de l’harmonie dans le paradoxe, de la beauté comme manifestation de la vérité. Passacaille d’Armide. Lully arborait un I grec. Soleil éclatant. Nous n’avions que faire de l’ombre.
Un crochet en Vendée et Charrette refusant comme un dernier bras d’honneur le bandeau qui devait ceindre son front.
Vint le Spleen de Paris et l’œil clignotant des bleus becs de gaz ; au loin un autre poète pendait à une corde rue de La Vieille Lanterne ; un autre encore devait écrire L’Intersigne avant de dire adieu à Malte. Dix-neuvième fantasmé, exécrable siècle, mais autant d’entailles sublimes.
La Belle Epoque et Les Années Folles eurent un succès équivalent, cannes plombées, Maïakovski ; l’enthousiasme en moins. Depuis longtemps l’amertume avait fait son travail.
La guerre nous y avions pensé. D’Estienne D’Orves ou Drieu.
Plus tard nous vînmes à nous dire que les années cinquante n’étaient pas mal non plus.
Bientôt nous voudrons vivre l’année dernière et à ce rythme là, un jour, nous finirons par vouloir vivre tout court, par dépit.

Soundtrack : Lamento Della Ninfa – Amor. Monteverdi / Vincent Dumestre

01 juillet 2005

Mes désirs sont désordre

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Impossible de rentrer dans les cases. Non pas que je sois spécialement volumineux mais il y a toujours quelque chose qui dépasse. Ce n’est pas l’envie qui manque pourtant. Par lassitude certainement et parce que malgré tous les efforts qu’emploie le monde pour me pourrir l’existence je n’ai jamais réussi à devenir parfaitement misanthrope.
Difficulté de penser en bande et dégoût du lynchage..
Faut-il pour autant renoncer à l’ivresse de la communion et au vertige des causes perdues d’avance ?
Alors quitte à me mettre quelque part foutez-moi là.
A défaut de pouvoir s’aimer les uns les autres, aimer la même chose, au même moment, c’est déjà ça. Pourvu que ce soit beau, absurde et désespéré. Et au pire si ça dépasse encore un peu, je suis prêt à négocier une amputation.

Soundtrack : La Marche des Scythes, Pancrace Royer, William Christie –clavecin.

27 juin 2005

Quand j'entends le mot sculpture...

Début de soirée chez les artistes. Beaucoup de jeunes entre 16 et 52 ans. On fait semblant de s’intéresser deux minutes ; bien sûr on est ici pour boire à l’œil, enfin presque.
Là, il y a des choses en plastique et aussi des capotes gonflées à l’hélium, des installations qui bougent avec des ventilateurs, des trucs en pâte à sel, des phallus et des vulves non ? Un truc anti-raciste en carton et pas mal de machins qui font réfléchir et là ? Ah non, ça c’est l’extincteur, fatalement, ni titre ni signature, ah ! Aussi une série de merdes et de clés en glaise (ok facile..), bref, un tas de sculptures quoi.
En fond, du rap sauce blanche, le décor est planté, on est chez les rebelles. Une voix de kebab humain crache son flot pourri ; quelle daube ! Ils en ont de l’argent pour louer la galerie et puis l’alcool à tout va ; c’est bien. Ok c’est la mairie qui raque. La France a les poètes qu’elle peut.
Mais bon on ne va pas se plaindre, c’est vrai, un euro le verre c’est bien, vraiment bien. Du Gamay ; c’est pas si dégueulasse et puis ça fait un peu nazi ; subversion quand tu nous tiens.
On ne va pas dire que c’est l’enfer non plus. Non, je ne vais pas faire mon Camille de Toledo, je ne suis pas obligé de passer mon temps avec eux, moi ; ça reste vivable et puis il y a deux trois filles jolies, le Marquis de Prada nous attend dans la caisse, dans un quart d’heure on est ailleurs et puis une des œuvres d’art se souviendra de notre passage, de là à savoir si l’artiste lui-même remarquera quelque chose avec sa gueule de nudiste en T-shirt ; c’est facile à manipuler le carton, vraiment.

21 heures, direction voiture et une furieuse envie d’écouter Monteverdi ou Laibach, histoire de prendre une douche au vitriol et de se débarrasser de la couche de crasse bourgeoise dans laquelle nous nous sommes vautrés faute de mieux et d’argent. Il fait frais, les bars implosent sous la médiocrité ambiante. Samedi. Nous aussi faisons partie de cette comédie, souvent… parfois. Dépit, faiblesse, lâcheté ? Quoi d’autre. Avons-nous une excuse ? Non, nous avons le choix. Nos alibis sont minces. Il s’agit encore d’assumer nos paradoxes. Tout est là.
Une pensée vers le Vatican, ce sera Monteverdi.
Nous ne parlons pas de la soirée. Quelque chose d’orageux… Qui pourrait penser que cela puisse nous toucher autant. Même pas moi il y a quelques années.
Côme débouche le Marquis. La bouteille tourne à quatre dans la voiture échouée sur ce trottoir ; annexion provisoire ; le Nisi Dominus des Vêpres de la Vierge fait trembler l’habitacle.
Nisi Dominus custodierit civitatem
Frustra vigilat qui custodit eam

—Il faudrait appeler
Il n’y aura rien, nous le savons ; pas le son d'une cloche, pas même un silence ; il faut appeler... Personne ne sortira dans la rue ici ; la terre ne tremblera pas.
—Non, pas encore…

Suite ici >>>

Soundtrack : Section 25, Charnel Ground [en boucle]

15 juin 2005

Hors-d'oeuvre

— Marre des poètes gourmands, répugnants avec leur pitoyable amour des mots, gastronomes de phrases à la con qui font du bruit lorsqu’ils s’empiffrent. Marre des allitérations qui leurs pendent au coin des lèvres comme des morceaux de viande quand ils ne vous les crachent pas dans l’œil. Ça parle fort et ça radote, rouges et gros, comme leur prose qui depuis une heure m’assomme à coup de rimes en -ulves et semble passionner la demoiselle au fond à gauche, les yeux rivés sur ces dandys dégueulasses et ces vieux professeurs, spécialistes aux doigts gourds et à l’haleine de chevreuil mort, à vous rassurer d’avoir la gerbe au bout d’une minute de lecture ou pire, d’écoute. Putain c’est donc ça la poésie ! Orgies de branlettes et sabbats de concepts avec rien dans les veines ; et puis ces airs d’iconoclastes de reportage, dégoulinants d’orgueil, faux comme la mort, accoucheurs de climax à mode d’emploi dont se gargarisent les fils de bourgeois même pas fils de putes et déjà littérateurs...
—Tu vises qui là au juste ?
—J’sais pas et toi ? Lâche ce flingue.

soundtrack : J.-S. Bach, chaconne en ré mineur BWV 1004 / Gustav Leonhardt - clavecin

14 juin 2005

Les étonnements de Frieda

Alors que je brûlais un livre, Frieda – cette fille est un tourment – vient me trouver et me demande si je veux faire un tour des bars avec elle.
Il faut dire que Frieda me pose beaucoup de questions en ce moment.
Ce n’est pas que cette fille soit curieuse, la preuve, elle s’indigne de mon acte mais oublie de me demander de quel livre il s’agit.
Heureusement j’avais bu un Marquis de Prada à quatre euros cinquante.
Je précise, car pour quatre euros cinquante ce vin, comme nous l’avions remarqué avec Côme, peut se boire avec le sourire, sans faire cette grimace caractéristique qui suit la première gorgée de nombreux rouges entre un et quatre euros. Sans parler de l’écoeurement qui ne commence à s’estomper qu’à partir du dernier tiers de la bouteille dû au début d’anesthésie générale.
Je me demande si Philippe Delerm en a déjà parlé.
Bref.
Bonheur, légèreté, tolérance et un zeste de brutalité parfois.
Sur le chemin, je me dis que j’aurais peut-être tiré deux euros du livre chez Gibert, c’est presque quatre cinquante et puis il y a tout de même toujours ce risque de foutre le feu…
Je dis ça car c’est Frieda qui paie. Ce n’est pas que ça me dérange plus que ça mais bon, avec deux euros j’aurais pu lui payer la moitié d’un demi. Ca fait bien.
Il faut dire qu’elle préfère les bars de riches. Moi aussi d’ailleurs. Enfin avec les filles. Les bars de riches sont dans les quartiers de riches et ne contiennent à proprement parler que des gens riches. Ce n’est pas que j’aime leur compagnie. Mais le regard du pauvre est assez pénible lorsque l’on sort avec des filles jolies. Mais bon, je ne vais pas m’habiller comme une merde et sortir avec des moches pour montrer aux pauvres que moi non plus je n’ai pas une thune. Du moins encore assez pour me payer cette connexion et faire mon malin dans un blog.

Au bout de douze Heineken à deux et trois bars tendance, Frieda commence à me parler de ses étonnements. Je ne savais pas que cette fille s’étonnait à ce point.
– Ca m’étonnera toujours que l’on puisse encore croire en Dieu en 2005. Avant ce n’était pas étonnant. Les gens étaient cons. Mais maintenant c’est vraiment étonnant. Avec tout ce que l’on sait et tout ce que l’on voit…

Moi je regarde le galbe irréprochable de ses jambes blanches et nues sous la table en marbre et son pied impeccable qui oscille machinalement sous l’excitation de ses étonnements de plus en plus nombreux. Pied grec, cerclé de lanières noires. L’air de rien.
Mon Dieu ; dire que ces trucs sont purement fonctionnels. Se tenir debout, marcher, par extension courir, voire laisser un souvenir efficace à un éventuel agresseur. Utiles. Intrinsèquement.

Ça c’est véritablement étonnant.

07 juin 2005

Pourquoi ce blog est apolitique

Frieda, l’autre jour, profita d’un moment où je vomissais - conséquence d’une cuite mystérieuse mais non dénuée de gravité - pour me signaler diverses contradictions inhérentes à ma personnalité.
— Tu dis ci, tu dis ça mais moi je vois ceci cela et franchement ha ! ha ! ha !...
Bien sûr je lui pardonne, mon état ne pouvait évidemment pas lui laisser entrevoir la moindre chance de survie et, pour ainsi dire, il fallait que ça sorte.
Bien obligé d’avouer, je suis un paradoxe sur patte, c’est d’un vétérinaire dont j’ai besoin.
— Je ne vois pas le rapport !

Moi non plus.
Mes opinions politiques ont toujours été d’ordre esthétique ; le reste, c’est pour amuser les gauchistes.

06 juin 2005

Voilà !



Ce blog ne pourra pas scandaliser mes femmes, mes filles ni mes soeurs.

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