14 août 2007

Drunk Entries I

C’était un Après-midi Mystique, du genre foutage de gueule littéraire pour les nuls. Aucun d’entre-nous n’avait préparé quoi que ce soit, tous étaient au service de l’exactitude comme d’autres sont au service du mal, par le biais d’une improvisation permanente sur laquelle nous fixions nos fantasmes ; sans les mains. Altiers nous portions des cartons fantasques sur lesquels brillaient, cousues de fil dentaire, quelques initiales mystérieuses dont nous seuls savions apprécier le sens. Ainsi nous y lisions quelques A rigolards, et deux trois I chétifs ; à part ça : des consonnes et des E et des O et de grands U aussi, dont la morgue légendaire déployait leurs rafraîchissantes ténèbres sans lesquelles nous serions tous morts de chaud. Nous haïssions Rimbaud et l’assuétude au speed rendait les doux vaguement violets, tandis que les violents se vautraient dans l’opium avec cet air étrange que l’on a vu mille fois. On y venait sans avoir été convié, il suffisait de présenter son carton d’invitation (et huit bouteilles d’alcool)  à la hiérarchie et entrer dans la danse sans faire le moindre faux-pas, au début du moins, car à la fin l’ivresse faisait de nous des épileptiques exemplaires ; tout n’était qu’hystérie et sensualité, et si parfois l’on apprenait, à demi-mot, qu’un décès était survenu suite à une vie dont la date de péremption avait été dépassé par inadvertance, nous applaudissions distinctement, afin que la Mort puisse entendre à quel vacarme s’en tenir.

C’était très naturel, il n’y avait rien de normal à cela, mais nous n’avions pour les sentiers de terre battue, comme pour les autoroutes, aucun jugement de valeur, un sentiment peut-être, vague, élancé, féminin, éclairé par des étoiles oubliées à l’entrée, comme un parapluie que l’on retournera chercher plus tard. Peut-être. Si la vitesse à laquelle nous réagissions à la moindre incartade n’avait de la foudre que l’éclat, nous tolérions chaque excentricité avec un sourire entendu, un rictus de façade. Un petit « va te faire foutre » parfois. C’était comme ça ; d’ailleurs peu de gens pleuraient. Une poignée d’illuminés tout au plus - qui faisaient qu’une certaine harmonie était respectée, et que l’Après-midi Mystique était en phase avec le cosmos, et le reste, par extension. Par extension seulement. L’équilibre et la nuance étaient essentiels, à partir du moment où seul l’excès primait. « Nous est un autre » était notre devise. Rien de tout cela n’avait de sens pour les badauds ; ils étaient d’office exclus et (les pauvres) frappaient aux carreaux de toutes leurs forces, comme de véritables mouches à merde. On en riait. Surtout les femmes. De vraies anarchistes, triées sur le volet, haïssant la mixité autant que la démocratie et arborant sur leurs seins, dont la densité variait presque autant qu’une mer houleuse un soir de septembre, une photo de Marie-Antoinette d’un érotisme poignant. « Non, vous n’aurez pas la France ! », lançaient-elles, ces dernières représentantes de la folie sans fard. Elles ne vieilliraient jamais.

Les chambres étaient si grandes qu’il nous suffisait de nous assoupir un instant pour ne plus éveiller en nous le moindre appétit pour la fadeur, c’était extravagant, disaient les plus candides ; à nous rendre malades. Alors on s’éclipsait sans bruit, autour de dix-neuf heures, et trinquions aux calendes sur fond d’Erik Satie. Le fond de l’air effraie, pour qui n’avait rien vu. Nostalgiques et amers, nous errions dans les rues, frappant ce qui bougeait d’un œil extralucide, et qui ne bougeait pas savait que nous avions beaucoup d’estime pour lui. C’était cela, l’Après-midi Mystique. Vaguement.

 

Soundtrack : Siouxsie and the Banshees – Love in a void

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