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21 mai 2008

Demain, en septembre (2)

Demain nous a filé entre les doigts. Je ne me croyais pas apte au bonheur et encore moins à le perdre. Un manque évident de savoir vivre, peut-être, quelque chose de l’ordre du foutage de gueule. On en vient souvent à pleurer son orgueil comme on finit par s’enorgueillir de nos peines, parfois avec talent. Je trahirais ici l’orgueil de ces heures prodiguées avec toi, ce second degré de rigueur, ce détachement hiératique qui nous allait si bien au teint, si nous n'avions pas déjà ri de tout cela ensemble. Rien n’est grave et rien n’a d’importance, tu disais ; savoir vivre c’est savoir se défaire, face à soi-même, face à la souffrance, ou savoir laisser faire, suivant – entre deux états d’urgence, quitte à désamorcer toutes les statistiques, quitte à cultiver l’art de la désinvolture et du dérisoire comme une ascèse ; l’essentiel est fait d’instants futiles, volés au néant, et tu étais d’une race qui savait encore se méfier du définitif, l’air de rien. Nous aurons le temps, tu disais. En plein cœur.

J’ai une solide conscience du temps qui passe et pourtant j’agis avec lui comme si je possédais cent vies. Je ne veux pas me résoudre à compter sur quelque chose que je ne peux pas perdre ; mon temps ne m’appartient pas. Mes souvenirs pourraient ressembler au quartier général du gâchis pour qui voudrait y trouver la quintessence d’une vie ciselée pour l’avenir. Demain est un accident comme un autre. De grands cartons à moitié vides et des pages presque blanches dispersées ça et là dans une profusion fabuleuse : quelques coups d’états avortés et des rendez-vous manqués ; à côté de ça, je ne regrette pas grand chose. A part, peut-être, de ne pas avoir pu faire la course avec toi, il y a vingt ans de ça, dans ces allées du Champ de Mars que tu connaissais par cœur – je me serais peut-être arrangé pour prendre quelques longueurs d’avance ; mais mon pouvoir est limité. Limité à songer que nous avons eu notre part de beauté ; cette beauté écrite sur de l’eau, comme une épitaphe de Keats. Nous possédons si peu de choses. La perte, voilà quelque chose qui se possède pleinement et qui se décline en une infinité de nuances, de tonalités, comme un ciel de septembre qui ne viendra jamais.

 

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